Les experts soulignent le caractère stratégique des matières premières, à la fois comme "objets de conflits" et "conditions de déroulement d'un conflit".
( AFP / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT )
Ukraine, Groenland, guerre commerciale, appétit de Donald Trump... La plupart des points de tension géopolitiques dans le monde intègrent désormais une dimension matières premières, et notamment les métaux critiques. Une évolution stratégique majeure, ont estimé mercredi 28 janvier les experts du rapport CyclOpe.
L'année écoulée restera comme celle "des métaux" , a estimé Philippe Chalmin, professeur émérite à l'université Paris-Dauphine et fondateur du cercle CyclOpe spécialisé dans les matières premières. Elle a été marquée par la "prise de conscience douloureuse" d'une position dominante de la Chine dans l'extraction et surtout la transformation de métaux non ferreux, stratégiques dans de nombreux secteurs économiques. Terres rares servant à fabriquer des aimants incontournables dans l'éolien ou l'aéronautique, aluminium clé dans l'industrie de défense, cobalt entrant dans la composition des batteries électriques...
La Chine peut soit produire beaucoup pour faire baisser les prix et empêcher le développement de productions concurrentes, soit limiter les échanges via des quotas ou licences d'exportations, qui font flamber les prix et pèsent sur les industriels dépendant de ces matières premières.
La Chine au cœur des tensions
Et "en ces temps de guerre tarifaire, la Chine n'a pas hésité à utiliser 'l'arme' des métaux" , estime Philippe Chalmin. En décembre 2024, la Chine avait ainsi restreint les exportations de plusieurs métaux rares vers les États-Unis, comme le gallium, le germanium, ou l'antimoine, en plein bras de fer tarifaire. Restrictions levées en novembre dernier sur fond de détente entre les deux pays.
Face à cette situation dominante, les États-Unis comme l'Union européenne ont cherché à diversifier leur approvisionnement. Mais "le temps de la mine et de la métallurgie est un temps long", rappelle le spécialiste, et le cercle CyclOpe n'attend pas d'effets immédiats des efforts de diversification. "La Chine restera au cœur de toutes les tensions en conservant sa position de force sur la plupart des marchés de métaux critiques et en l'utilisant au fil des négociations commerciales à venir", estime-t-il.
De son côté Yves Jégourel, co-directeur du cercle CyclOpe et professeur au Conservatoire national des arts et métiers, a souligné le caractère stratégique des matières premières, notamment le pétrole et l'aluminium , à la fois comme "objets de conflits" et "conditions de déroulement d'un conflit".
Dans le premier cas, les matières premières peuvent être objets de bras de fer plus ou moins militarisés entre pays ou groupes armés, explique le spécialiste des matières premières, qui voit dans la "Stratégie de sécurité nationale" américaine, publiée début décembre par la Maison Blanche, "un signal extrêmement clair de la fin de l'ordre international par la règle". Et dans l'hypothèse d'un conflit armé, l'approvisionnement en certaines matières premières serait déterminant , a-t-il rappelé, citant le carburant ou l’aluminium.
Pour l'or, "tout est possible"
Les incertitudes géopolitiques n'ont toutefois pas perturbé les dynamiques économiques, selon Philippe Chalmin, avec une augmentation des échanges mondiaux qui ont dépassé en 2025 "pour la première fois le niveau des 35.000 milliards de dollars", soit une hausse de 7%. Ces incertitudes, de même que "l'inquiétude quant au dollar" , ont en revanche tiré à la hausse le prix de l'or, l'une des valeurs refuges traditionnelles en cas de période turbulente. Celui-ci a entraîné d'autres métaux précieux, comme le platine et l'argent. Le spécialiste estime que le prix de ce dernier pourrait "reculer assez nettement", envisageant même que sa "bulle" éclate en 2026.
Pour l'or, "tout est possible et rien n'est là vraiment rationnel".
Globalement, Cyclope anticipe une baisse moyenne de 6% des prix des matières premières, en 2026 par rapport à 2025, avec le pétrole tirant l'ensemble de l'indice à la baisse. Hors pétrole et métaux précieux, le cercle Cyclope s'attend à des prix stables lors de l'année à venir.
La moyenne cache cependant d'importantes disparités. Les experts de CyclOpe, qui publieront leur 40e rapport annuel le 2 juin, s'attendant à de fortes hausses des prix du platine, du palladium, de l'étain ou du cuivre, mais à un fort recul des prix du cacao ou du café, et dans une moindre mesure du riz, du sucre et du minerai de fer.
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